
Pour le 100e billet de ce blog consacré, depuis décembre 2013, à l’actualité de l’économie du sport, rien n’est plus opportun que de se pencher sur des travaux académiques récents. Par une heureuse coïncidence, la dernière livraison du Journal of Economic Perspectives contient un article très pédagogique des professeurs Robert Baade (professeur au Lake Forest College dans l’Illinois) et Victor Matheson (professeur au College of the Holly Cross dans le Massachusetts) intitulé « Going for the gold : the economics of the Olympics« . Robert Baade et Victor Matheson sont des spécialistes mondialement reconnus des retombées économiques des grandes infrastructures et manifestations sportives. Ils tentent de dresser un panorama des travaux académiques menés, depuis le début des années 2000, sur l’impact des Jeux olympiques. Leurs conclusions sont édifiantes : que l’on considère les bénéfices de court ou de long terme, ceux-ci ne parviennent quasiment jamais à couvrir les coûts relatifs à l’accueil des Jeux olympiques. A l’exception des Jeux de Los Angeles en 1984 et ceux de Barcelone en 1992, qui, dans des registres différents, peuvent être qualifiés de « réussites économiques », les Jeux olympiques sont un lourd fardeau pour les villes qui les accueillent.
Les études académiques contredisent les études préalables réalisées par les cabinets « prestigieux »
Comment se peut-il que les Jeux olympiques, dont des études préalables nous vantent les fantastiques retombées économiques, soient en réalité si peu bénéfiques, comme le révèlent les études académiques postérieures à l’événement ? Baade et Matheson nous confirment ce que beaucoup ont déjà noté : les études préalables sont commandées par des organismes qui ont intérêt à ce que les Jeux se tiennent dans la ville considérée et les cabinets qui les réalisent gonflent les résultats. Des erreurs ou approximations énormes sont commises par ces cabinets (pourtant réputés) : sous-estimation de l’effet de substitution, sous-estimation de l’effet d’éviction, sur-estimation du multiplicateur d’impact. Détaillons succinctement ces trois sources d’erreur :
– l’effet de substitution désigne le fait que les spectateurs locaux d’une manifestation sportive auraient, même en l’absence de la manifestation, dépensé leur argent dans le bassin économique considéré. Il convient donc, pour ne pas surestimer l’impact de la manifestation, de ne pas comptabiliser les dépenses consenties par les spectateurs locaux.
– l’effet d’éviction désigne le fait que les grandes manifestations sportives ont tendance à faire fuir les touristes « réguliers » lorsqu’elles se tiennent. Baade et Matheson citent ainsi les exemples de Pékin 2008 et Londres 2012 pour lesquels le nombre de visiteurs internationaux a, durant l’olympiade, diminué au regard de ce qu’est la fréquentation touristique normale de cette période de l’année.
– la surestimation du multiplicateur d’impact provient de ce que le fonctionnement de l’économie du bassin considéré est modifiée par l’événement olympique : les mécanismes économiques en jeu sont bouleversés. Ainsi, le multiplicateur d’impact des dépenses (chaque dépense consentie par un agent économique va constituer une ressource pour un autre agent qui va lui même dépenser une partie de ce revenu nouveau et ainsi de suite…) prend une valeur inférieure à sa valeur normale. Ce phénomène est illustré par l’accroissement temporaire du prix des chambres d’hôtels, des repas au restaurant, des tarifs de location de voiture… : le salaire des employés locaux des hôtels, des restaurants ou des agences ne croît pas en proportion de l’accroissement du tarif des chambres, des repas ou des locations de véhicules. Le supplément de recettes est capté par les chaînes d’hôtellerie, de restauration… qui sont détenues par des actionnaires nationaux ou internationaux. En résumé, le multiplicateur d’impact local est plus faible qu’en temps normal.
Des bénéfices intangibles substantiels mais ne justifiant pas les dépenses engagées
La question des bénéfices intangibles (de court terme) est aussi soulevée : les Jeux Olympiques améliorent le bien-être des habitants de la ville et du pays qui les accueillent : ceux-ci sont fiers d’accueillir l’événement et la venue des Jeux améliore la cohésion sociale. Des travaux sophistiqués ont tenté d’évaluer ces bénéfices intangibles. Dans le cas des Jeux de Londres, ils seraient de 2 milliards de livres. Substantiels… mais bien loin des 9 milliards de livres dépensés pour l’organisation des Jeux.
Los Angeles 1984 ou « comment imposer son propre cahier des charges au CIO »
La dernière interrogation de Baade et Matheson concerne les bénéfices de long terme, souvent appelés « héritage des Jeux ». Les auteurs insistent sur les circonstances particulières des Jeux de 1984 et de ceux de 1992. Pour les Jeux de 1984, après le désastre pécuniaire des Jeux de Montréal, seule la ville de Los Angeles se retrouva candidate. Elle put imposer ses conditions au Comité International Olympique (CIO) : utilisation des infrastructures existantes (y compris le « Coliseum » vieux de 60 ans), financement des dépenses de fonctionnement et des nouveaux équipements par des partenaires privés (ABC, Mac Donald, 7 Eleven, …). Exprimés en dollars d’aujourd’hui, ces Jeux n’auront coûté que 1,2 milliards, soit 4 fois moins que ceux de Montréal en 1976 et 40 fois moins que ceux de Sotchi en 2014. Ils demeurent les seuls Jeux profitables de l’ère moderne.
Barcelone 1992, des Jeux qui apportent plus à la ville qu’elle n’apporte elle-même aux Jeux
Dans le cas de Barcelone en 1992, c’est le mécanisme vertueux de la rénovation urbaine et de l’attractivité touristique qui est souligné. Barcelone, qui n’était que la 13e destination touristique en Europe en 1990, est devenue la 5e aujourd’hui. L’Espagne était en pleine croissance, en phase de rattrapage économique, et les Jeux olympiques ont plus été la cerise sur le gâteau d’une rénovation urbaine que l’élément moteur de cette rénovation. Mais les cas heureux de Los Angeles 1984 et Barcelone 1992 ne doivent pas occulter les désastres économiques de Montréal 1976, Moscou 1980, Athènes 2004 ou celui, malheureusement prévisible, de Rio 2016.
Pour une multi-utilisation des infrastructures sportives bâties
En conclusion, Baade et Matheson suggèrent des voies de réformes de l’attribution de Jeux olympiques : organiser les Jeux d’été toujours dans une même ville, ou, à défaut dans 4 villes au maximum (avec une rotation perpétuelle). Une autre option serait de tenir deux olympiades successives dans une même ville (pour « amortir » les infrastructures sportives). Les auteurs prônent aussi des dispositions contraignantes pour contenir les coûts d’organisation et pour garantir la transparence des opérations.
Les jeux n’ont plus la cote dans les démocraties libérales de l’ouest
Dans cet article éclairant, Baade et Matheson ébauchent aussi une typologie des candidatures à l’organisation des Jeux olympiques en soulignant la montée en régime des nouvelles puissances économiques (qui sont rarement de pures démocraties). Ils notent l’émergence d’une réticence citoyenne à l’organisation des Jeux dans les « démocraties libérales de l’ouest », en mentionnant les consultations ayant eu lieu en Norvège, Suède, Allemagne et Pologne (ils pourraient aussi mentionner celle qui s’est tenue en Suisse pour les Jeux 2022) et évoquent ensuite les défections de Hambourg et Boston pour la candidature aux Jeux de 2024. Un sentiment étrange s’empare alors du lecteur français : la candidature de Paris pour les Jeux de 2024 est-elle à ranger du côté de celles de Sotchi, Almaty et Pékin, ou du côté de celles de Boston, Oslo, Stockholm, Hambourg et Munich ? Citoyens des « démocraties libérales des l’ouest », il est encore temps de se faire entendre !
Pour en savoir plus sur les retombées économiques des grandes manifestations et infrastructures sportives, la lecture de l’ouvrage Économie du Sport, paru en avril aux éditions Dunod, ne peut être que recommandée…
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